1 Tora mi-Tsiyon, Koh’av Yaacov
02-9972023, 02-9974924

Réeh – Des priorités pour la Tsedaka ?

Réeh – Des priorités pour la Tsedaka ?

Rav Shaoul David Botschko

 

"Tout celui qui a de la compassion pour son prochain, on peut être sûr qu'il un est descendant d'Abraham"[1].
En effet, le peuple juif s'est distingué au cours des âges par ses caisses de secours aux nécessiteux, sa solidarité avec ceux de ses enfants dans la peine ainsi que par le soutien qu'il a toujours apporté aux écoles et maisons d'études. Donner n'est pas facile. A sa naissance, l'homme est un être qui ne fait que recevoir.
Apprendre à donner, c'est s'élever au dessus de sa condition de créature; donner, c'est ressembler au Créateur.
UNE OBLIGATION ?
L'origine de la Mitsva de donner se trouve dans notre Paracha. S'agit-il d'une "bonne action" quia un caractère volontaire ou d'une obligation, une sorte d'impôt obligatoire. Citons à ce propos Rabbi Yaacov fils de Rabbi Asher[2] qui prend clairement position : "C'est un commandement positif que de donner de la Tsedaka selon ses moyens et il faut y faire "très", "très" attention, plus qu'à tous les autres commandements positifs, car ignorer le pauvre peut entraîner sa mort si on ne lui donne pas sur le champ; et en plusieurs endroits, la Thora a insisté sur cette Mitsva; celui qui ne donne pas, non seulement il n'a pas accompli un commandement qu'il se devait d'accomplir mais il a désobéi à la Thora (contrevenu à un commandement négatif) car il est dit : "Tu n'endurciras pas ton coeur" et encore "tu ne refuseras pas de tendre ta main au pauvre" et celui qui ignore la misère de son prochain est appelé "méchant" et c'est comme s'il était un idolâtre, mais celui qui y fait attention est considéré comme..." Donc non seulement, il est bien de donner, mais il est obligatoire de partager avec autrui. On peut même être considéré comme responsable des malheurs qui arriveraient à ceux que nous n'avons pas aidés.
Cette vigoureuse attitude de Rabbi Yaakov semble bien ressortir du verset qui nous parle de cette Mitsva : "Lorsqu'il y aura un pauvre parmi un de tes frères dans une des villes de ton pays que D-ieu te donne, n'endurcis point ton coeur; tu ne refuseras point de tendre ta main à ton frère le misérable, mais tu lui ouvriras généreusement tes mains et tu lui donneras suffisamment
pour qu'il ne manque plus de rien"[3].
UN CINQUIEME
Est-ce donc une Mitsva pratiquement sans limite ?
Non ! Nos sages ont enseigné[4] : "Celui qui donne de la Tsedaka ne doit pas donner plus d'un cinqième", (de peur qu'il ne devienne pauvre à son tour ajoute et explique le Rema[5]).
Ce texte nous parle d'un maximum à ne pas dépasser; mais combien doit-on donc donner ? Rapportons ici les paroles de Rabbi Yossef Caro dans le Choul'han Arou'h[6] : Combien faut-il donner ? s'il en a les moyens, selon les besoins des pauvres; s'il ne peut pas donner autant, qu'il donne jusqu'à un cinqième, ça c'est la bonne manière d'accomplir la Mitsva; un dixième de ses biens, c'est la norme; moins que cela, c'est de l'avarice.
D'où proviennent ces taux ?
D'abord, à l'époque du Temple, il fallait céder un dixième de sa récolte au Levi, puis encore un dixième, soit pour la consommer à Jérusalem, soit pour la donner aux pauvres; les prélèvements obligatoires s'élevaient donc à un cinquième environ de la récolte.
Mais en fait, cette habitude est plus ancienne encore; Abraham donna un dixième de tout ce qu'il possédait à Malkitsedek qui était le Cohen de son époque; puis Isaac institua la dîme comme obligation pour les générations futures[7]; Puis Jacob s'engagea à donner à D-ieu 2 fois un dixième : "De tout ce que tu me donneras, deux fois un dixième je prélèverai"[8].
De ces derniers textes il ressort que la Tsedaka consiste à prélever une partie de ce que l'on gagne dans un but religieux ou social, sans que cela soit directement lié à la situation du pauvre qui est en face de nous.
COMPASSION ET IMPOT
On peut conclure qu'il y a deux aspects à la Mitsva de Tsedaka; premièrement, il s'agit d'être habité par des sentiments de compassion pour son prochain. Comment peut-on vaquer à ses propres occupations, jouir de ses loisirs, profiter de tout ce que D-ieu a mis dans son monde si à-côté de soi, il y a un pauvre qui n'a pas de quoi se nourrir ou un enfant privé d’enseignement juif. Cette misère de notre prochain, qu'elle soit matérielle ou spirituelle, doit nous poursuivre et nous empêcher de vivre "normalement" et c'est pourquoi la Guemara dit que celui qui ne pratique pas la Tsedaka est appelé "méchant"; en effet, il est sans coeur.
Mais il y a un autre aspect dans cette Mitsva : l'homme doit savoir que ses biens ne lui appartiennent pas : "A D-ieu appartient la terre et ce qu'elle contient", nous ne sommes que des gérants d'un monde qui Lui appartient; nous témoignons de cela en effectuant des prélèvements obligatoires. Et c'est en ce sens que la Guemara enseigne que celui qui ne donne pas est considéré comme un idolâtre;en effet, il ne reconnaît pas que D-ieu est le Propriétaire du monde.
TSEDAKA ET ECOLE JUIVE
Le Choul'han Arou'h a donc légiféré : on doit donner pour la Tsedaka au moins un dixième de ce que l'on gagne; mais ce dixième dois-je l'utiliser uniquement pour des pauvres ou puis-je l'utiliser pour payer l'école juive de mes enfants par exemple ? En effet, l'éducation des enfants est une grande Mitsva, mais qui coûte cher. On pourrait alors penser que celui qui fait ce sacrifice et qui y consacre largement plus du dixième de ce qu'il gagne est quitte de la Mitsva de
Tsedaka. D'ailleurs le Talmud ne dit-il pas "Quel est celui qui pratique la Tsedaka en tout temps, c'est celui qui nourrit sa femme et ses enfants". Et de nombreux couples ne décident-ils pas de limiter le nombre de leurs enfants par crainte de graves difficultés matérielles. Aussi, celui qui construit une grande famille a véritablement accompli son devoir envers le peuple en faisant de grands sacrifices financiers. N'est-il donc pas légitime de considérer qu'il a accompli la Mitsva de Tsedaka ?
Des décisionnaires contemporains sont arrivés à des conclusions divergentes sur ce problème.
Le Tsits Eliezer[9] pense qu'effectivement, on peut utiliser l'argent du maasser pour les Mitsvot décrites plus haut. Il se base essentiellement sur le paragraphe du Choul'han Arou'h qui enseigne la loi suivante : "Celui qui prend soin de de ses grands fils et de ses grandes filles (plus de 6 ans nous disent les commentateurs) afin qu'ils étudient la Thora, qu'ils aillent dans le droit chemin, ainsi que de ses parents qui sont dans le besoin... cela fait partie de la Tsedaka et cette Tsedaka a la priorité sur les autres"[10].
Cependant le Rav Moshe Feinstein[11] est d'un avis opposé. Certes dit-il, ces Mitsvot ont la priorité sur la Tsedaka, mais comme aujourd'hui un homme est tenu de remplir des devoirs envers sa famille, il ne peut considérer cela comme de la Tsedaka. (voir "taz" 249, 1: on ne peut utiliser le Maasser pour faire face à ses obligations).
A travers ces deux auteurs, ce sont bien les deux conceptions de la Tsedaka qui s'affrontent : si l'essentiel, c'est d'avoir prélevé de ses biens, celui qui a une grande famille, sacrifie beaucoup, on ne peut exiger de lui davantage; mais si ce qui prime c'est d'entendre le cri de ceux qui souffrent, alors Rav Moshe Feinstein a raison; il ne s'est préoccupé que de ses obligations personnelles, pas au delà.
Le Arou'h Hachoul'han (Chap. 251) concrètement conseille une voie médiane et ce sera notre conclusion : Le Talmud dit dans Bera'hot : "Maudit soit celui qui nourrit son père avec l'argent de la Tsedaka", c'est à dire bien que cela soit considéré comme de la Tsedaka, il ne faut pas utiliser l'argent réservé à cet effet pour son père; on doit considérer cette action comme un devoir et non comme un acte de charité.
Aussi, pratiquement, celui qui a suffisamment de moyens pour s'occuper de sa famille, et sur le plan matériel et sur le plan de leur éducation, ne peut utiliser l'argent du Maasser à cet effet; penser qu'il aurait accompli la Mitsva de Tsedaka serait une illusion.
Mais celui qui a des moyens plus restreints peut considérer que ce qu'il donne pour l'éducation des siens le rend quitte de donner tout le maasser afin de ne pas arriver à cette absurdité qu'il donne de la Tsedaka et ne paye pas les écoles juives. Non, l'éducation de ses enfants a la priorité, et il donnera pour autrui selon ses moyens, même si cela ne représentera pas un dixième de son revenu. On pourra alors accomplir la Mitsva du "Maasser" lorsque l'on recevra une entrée exceptionnelle; on mettra immédiatement de côté un dixième pour les pauvres. Il y a de toute manière bien d'autres façons de pratiquer la "guemilout 'hassadim", visiter les malades, soutenir les personnes qui sont dans la peine.
Il ne faut pas mépriser celui qui n'a pas la possibilité de consacrer des sommes importantes pour la Tsedaka; ce qu'il donnera, en se privant de ce que d'autres considèrent comme indispensables, le rapprochera de D-ieu. En effet, lorsque la Thora parle d'une personne qui apporte comme sacrifice un animal, elle dit "un homme qui offre" mais lorsqu'elle parle d'une personne qui apportera un sacrifice de farine,elle dit "une âme qui offre" c'est nous enseigne Rachi,que le pauvre qui n'a pu apporter que de la farine, D-ieu considérera qu'il a donné son âme.

________________________________________
[1] Talmud Betsa 32b
[2] Dans le Tour Choul'han Arou'h Chap. 247
[3] Deutéronome 15, 7 et 8
[4] Ketoubot 50a
[5] Choul'han Arou'h Yoré Déa chap. 249
[6] chap. 249, par. 1
[7] Maïmonide Livre des Rois
[8] Genèse 28, 22 selon la Guemara Ketoubot 5Oa
[9] livre 9, chap. 1
[10] Chap. 251, par. 3
[11] Iggerot Moshe Yoré Déa I chap.143 et Yoré Déa II chap. 113

 

Laisser un commentaire

Font Resize
Contrast